Paru pour la première fois en 2007, réédité en 2017 chez Mare Nostrum, Vous aurez de mes nouvelles dans les journaux n’a de fantastique que la précocité de son héroïne Elvira, capable de rédiger son journal dès l’âge de trois ans.

L’ouvrage se porte davantage sur le noir et le thriller, mais j’en parle quand même ici. Alors que Catalan Psycho versait dans une surenchère de sordide parodique et que l’extraordinaire Requiem pour une racaille foisonnait de degrés de lecture et terrifiait par sa profondeur, "Vous aurez de mes nouvelles" est un roman bref, lapidaire, choc. Presque une novella tant il est court, presque une pièce de théâtre tant ce roman choral enchaîne les scènes brutes, les pensées sans analyse.

Gil Graff nous propose le parcours d’une fillette dans une famille déglinguée. Sa mère, jeune infidèle, nymphomane vénale, grasse et stupide, et son père Tom, le beau mécano un peu simple qui l’aime malgré tout, qui ferme les yeux quand la couleur de la peau de sa fille montre qu’elle n’est pas de lui. Elvira, trop intelligente pour son âge, se trouve être adultophile. Tom est pour elle, et le jour de ses quinze ans, elle lui offrira sa virginité. Et malheur à ce qui barre son chemin, qu’il s’agisse de sa propre mère, ou d’un simple chien.

Le roman s’écarte par moments du point de vue d’Elivra pour nous plonger dans celui des autres personnages de la pièce. Tom, le patron du garage Roger, Chantal l’amie lesbienne d’Elvira et d’autres encore. Moins glauque que d’autres livres de la même auteure - parfois même curieusement sage quand on connaît Graff - celui-ci joue néanmoins sur le cru, le sexe, l’immoral. Gil Graff sait appuyer là où ça dérange le lecteur, elle flirte avec l’inconfort comme on promène quelqu’un dans une voiture un peu molle, juste au bord de la nausée sans jamais s’y jeter.

On pourra regretter qu’une fois les mécanismes du scénario éventés, vers la moitié de l’ouvrage, il n’y ait guère de surprise quant à l’inéluctable progression d’Elvira. Mais ce n’est pas un livre de coups de théâtre. C’est un livre qui interroge le voyeurisme du lecteur et son goût pour le fait divers. En ces époques de néo-puritanisme, il aurait même des relents de subversif. A découvrir, mais à ne pas mettre entre toutes les mains.
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Paru en France en 1993

Premier ouvrage du cycle de la Culture, mais souvent considéré comme le troisième dans l’ordre de lecture français, Une forme de guerre se démarque quelque peu de L’homme des jeux et de L’usage des armes.

Iain M. Banks ne nous offre pas ici la tension haletante du premier ni la vertigineuse profondeur du second. Une forme de guerre est un space-opéra d’action bien plus classique, un road-movie de l’espace bien rythmé par des cascades ou des plans grandioses et cinématographiques.

Pour une fois, nous ne suivons pas un mercenaire de la Culture  - cette hégémonie spatiale utopique et pacifique - en contact avec d’autres civilisations, mais au contraire un de ses opposants farouches, le métamorphe Bora Horza Gobuchul.

Convaincu que la Culture, avec ses intelligences artificielles et son influence aseptisée dans l’univers, finira par mettre en péril civilisations et libre arbitre, Horza choisit le camp des Idirans, de pieux tripèdes en guerre avec la Culture. Il est chargé pour eux de récupérer un Mental, une intelligence artificielle ennemie cachée sur un lointain système.

L’ouvrage nous propose alors le périple du métamorphe, la manière dont il s’immisce à bord d’un engin de pilleurs de l’espace dont il emmènera les membres jusqu’à son but en passant de nombreux obstacles et débarquements tumultueux. Des villes navires à la dérive sur un océan orbital menacé de destruction, des poursuites en vaisseau, une infiltration dans un complexe souterrain... Le tout en devant garder l’œil sur Balvéda, agente de la Culture qu’Horza a faite prisonnière. Les thèmes, quoique classiques, sont bien amenés, et l'on appréciera cette ambivalence portée sur la Culture : Horza a-t-il raison de la détester ou bien se fourvoie-t-il depuis le début ?

L’ouvrage se lit avec plaisir, c’est un space-opéra parfaitement scandé, mais l’on ne peut éviter la comparaison avec les deux précédents tomes. On regrettera en effet des personnages moins attachants, héros inclus, et une écriture, comme un scénario, bien plus élémentaires, et de moindre portée philosophique.

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Paru en France en 1998, retraduit en 2017

Alice Automatique est le troisième ouvrage de Jeff Noon, et vient de bénéficier d’une nouvelle édition chez La Volte, ainsi que d’une nouvelle traduction.

J’avais adoré l’univers cyberpunk, musical et surréaliste de Jeff Noon dans Vurt, Pixel Juice et Intrabasses, qui comptent parmi mes ouvrages préférés. J’avais apprécié Pollen, Nymphormation et Descendre en marche, même si j’avais moins accroché.

Pour cet Alice, j’avoue être déconcerté. Tout au long du roman, quand bien même on est emporté par la plume fluide de l’auteur, on se demande ce qu’on a entre les mains. En gardant un ton assez jeunesse, Jeff Noon nous livre sa vision d’un troisième tome d’Alice au Pays des Merveilles. Ce n’est pas tout à fait un hommage à Lewis Carrol, mais ce n’est pas non plus un détournement. Et si l’on retrouve quelques éléments de l’univers de Vurt, comme les fameuses plumes, ce n’est pas non plus une version sombre ou adulte d’Alice.

La jeune fille, avec une logique propre qui ressemble souvent à de la sottise, poursuit son perroquet, passe à travers une horloge et se retrouve propulsée dans un 1998 alternatif, à Manchester. Là, les humains sont devenus des hommes-animaux, et certains d’entre eux sont assassinés lors de mystérieux « puzzlomeurtres ». Sur chaque scène de crime, Alice retrouve une pièce d’un puzzle qu’elle cherche à compléter pour revenir au XIXe siècle. Mais elle est bientôt accusée des meurtres par les boarocrates, hommes serpents qui représentent l’administration. Aux côtés d’Alice, sa poupée Celia devient un automate animé par des termites et ressemble de plus en plus à l’Alice originale...

La richesse d’imagination - les néologismes sont bien sûr de la partie - n’a rien à envier à celle de Charles Dogdson. Tout est foisonnant, et les actions s’enchaînent à un rythme effrenné, entre poursuites et comptes à rebours. Le livre est si vite terminé qu’il est difficile de le digérer.


On sent bien qu’Alice Automatique est un bijou littéraire bien scandé, mais il a parfois du mal à s’extirper du pur exercice de style, là où d’autres romans de Noon cachent derrière la forme et la musicalité davantage d’épaisseur. Reste un excellent moment de lecture, qu’on relirait presque une seconde fois tant persiste le sentiment qu’on a manqué des détails.

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Paru en France en 1968

Cent ans de solitude est à la fois l’un des plus éminents ouvrages de la littérature sud-américaine, mais aussi l’un des plus fameux représentants de ce genre particulier qu’est le réalisme magique. Le principe consiste à introduire des éléments fantastiques qui paraissent naturels dans un contexte précis et identifiable.

L’ouvrage nous emporte dans un pays latino qui pourrait être la Colombie, retraçant l’histoire de la famille Buendia sur plusieurs générations, depuis ce qui semble être le XIXe siècle, et durant une centaine d’années. Tout la puissance du roman réside dans sa force d’évocation. Alors que Gabriel Garcia Marquez maintient une distance vis à vis de ses personnages, ne se permettant jamais de juger leurs actes les plus terribles ni leurs souffrances, le lecteur est absorbé dans le village de Macondo, brûle avec lui sous le soleil, observe grandir et vivre chaque enfant de la famille Buendia.

Cette capacité d’immersion, qui rend la lecture addictive, permet de prendre de plein fouet les grands thèmes abordés. Celui du temps qui passe et de la décadence, chaque personnage paraissant voué au malheur et à la solitude. Relations brisées, descendants qui finissent vieillards reclus ou fous, et partout cette lutte contre l’extérieur et la pression sociale. L’inceste du couple originel, qui se répète, face au péché qu’il représente. Le village isolé et farfelu de Macondo - tellement isolé que pendant longtemps ses habitants ignorent tout du reste du monde - devant la poussée des guerres, de la religion, des exploitants divers, de la modernité. La famille Buendia contre son destin, avec la répétition des prénoms Auréliano et Arcadio à chaque génération, et les comportements qui se reproduisent.

Les motifs fantastiques se glissent naturellement dans le récit et ni le narrateur ni les personnages ne songent à s’en émouvoir. Ainsi les nomades gitans qui amènent leurs inventions à Macondo ont des tapis volants, un curé se met à léviter quand il boit du chocolat chaud, une jeune fille trop belle finit par s’élever dans les cieux, les spectres de défunts surgissent à l’occasion, un amant est précédé par des papillons jaunes peu discrets, et tant d’autres situations amènent cette touche décalée à l’ensemble. Par contraste, le terrible destin de la famille Buendia déroule une émotion amère et sombre qui filtre tout au long du récit. Suicides, couples brisés par le meurtre, illusions perdues, ruine après la richesse... On ne sort pas de l’ouvrage indemne.

Malgré un siècle balayé et une demi-douzaine de générations racontées, chaque personnage déborde de vie et l’on ne peut s’arrêter de lire, pour affronter, nous aussi, ces destins, dans la poussière et les patios de Macondo. Un roman fort et un univers qui persiste bien au-delà de la lecture.

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Paru en France en 2010
Autres livres de Terry Pratchett : Jeux de nainsL'HiverrierMonnayé

Passé une quinzaine de premier tomes plutôt époustouflants, lire un volume du Disque-Monde, c’est un peu retrouver un vieil ami qui radote mais qu’on a toujours plaisir à entendre. Avec ce 33e opus, Terry Pratchett nous ramène au coeur de l’Université de l’Invisible d’Ankh-Morpork, établissement où l’on étudie moins la magie que les plateaux de fromages.

Mais les sommets de l’université passent au second plan, car nous voilà dans les sous-sols et les cuisines. Nous y suivons Daingue, gobelin qui fabrique les dégoulinures des bougies et qui semble bien trop futé pour son poste. Mais aussi le fils d’un footballeur, une jeune fille au parlé vulgaire qui devient modèle pour armures de naines ou encore une cuisinière de nuit qui materne tout ce petit monde. Et pendant ce temps, les mages constituent une équipe de foot...

Difficile de trouver la moindre originalité dans Allez les mages ! qui déborde comme d’habitude de bons sentiments, bien qu’en la matière ce ne soit pas le pire roman du Disque-Monde. Le suspense sur la nature de Daingue est laborieux, les situations comiques déjà lues, mais l’ensemble conserve un semblant de rythme et l’on a plaisir à retrouver des personnages typiques de l’univers, comme le patricien Vétérini ou l’archicancelier Ridculle. On parvient même à s’attacher aux nouveaux personnages, plutôt bien travaillés.
L’univers du football n’est finalement pas si présent dans le récit, et n’exploite pas tout son potentiel.

Allez les mages ! reste un ouvrage moyen, au-dessus du lot des plus médiocres volumes de la série. Les personnages sont aussi attachants que l’intrigue est oubliable. Et on commence à bien connaître la cité d’Ankh Morpork. Le lecteur qui suit le Disque-Monde l’a peut-être même un peu trop fréquentée. 

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Paru en France en 1997

Premier roman de l’auteur et éditeur Philippe Ward, revu et corrigé en 2013, Artahe nous plonge dans un fantastique assez unique en son genre, avec ses touches d’épouvante, de roman de terroir et de polar.

Il fait partie de ces livres toujours fascinants qui nous plonge dans une petite communauté isolée lourde de secrets. Philippe Ward nous envoie à Raynat, un hameau des Pyrénées coupé du monde dès qu’il se met à neiger. Vivant lui-même en Ariège, l’auteur a su donner un accent réaliste à ses descriptions et au fonctionnement de la municipalité.

Arnaud quitte le stress de la région parisienne pour revenir s’installer à Raynat, auprès de sa tante Berthe qui l’a élevé. Mais ce retour semble également signer celui d’un ours mystérieux qui massacre hommes et bêtes. Peu à peu, le lecteur réalise que le village cache un culte dédié au Dieu-ours Artahe, et durant tout l’ouvrage, on ne cesse de se demander qui fait partie ou non de cette étrange secte, et si les pouvoir de ce Dieu-ours sont réels ou imaginaires.

L’intrigue a beau se dérouler principalement en extérieur, Philippe Ward parvient à laisser un sentiment claustrophobique, comme si l’on était prisonnier nous aussi du village de Raynat et de ses petits complots qui oscillent toujours entre rancœurs de clocher et une réalité plus sombre, derrière la trame « terroir » de l’ouvrage. Les passages évoquant le culte de l’ours à différente époques ajoutent à la dimension fantastique d’Artahe, dont on tourne les pages pour avoir le fin mot de l’histoire, à la manière d’un bon polar. Mention au personnage de Berthe, qui évolue sans qu’on s’en aperçoive de la vieille dame pleine de sagesse à un personnage bien plus malsain. Et nul n’est tout blanc et tout noir, chacun a ses motivations, ses raisons qui semblent toutes justifiées, du berger qui protège ses animaux au défenseur des plantigrades qui veut créer un parc naturel.


Artahe est ce que j’appellerais un excellent thriller des Pyrénées. La montagne, le petit village de Raynat sont des personnages à part entière. Et même si Philippe Ward ne verse jamais dans l’horreur proprement dite, cette histoire de Dieu-ours, sanguinaire et s’accouplant avec des humaines, laisse quelques frissons.
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Paru en France en 1992
Autres livres de Iain M. Banks : L'homme des jeux

Dans le cycle de la Culture de Banks, L’homme des jeux était un fin divertissement. Avec L’usage des armes, on franchit une étape vers un roman bien plus profond, parfois bouleversant. Du coup la suspension d’incrédulité est plus facile, dans cet univers un peu trop anthropomorphe qui en devient presque un décor anecdotique.

Encore une fois, la Culture, cette civilisation interplanétaire apaisée et d’un niveau technologique incomparable, n’est vue qu’en creux puisque le récit évoque ses interactions indirectes avec des peuples moins avancés, déclenchant des guerres pour obtenir la paix, sacrifiant ici et là pour des objectifs politiques à long terme, influençant derrière le rideau.
Et pour arriver à ses fins, elle utilise notamment un mercenaire, Chéradénine Zakalwe. L’usage des armes est son histoire.

Le roman n’est pas chronologique. Ainsi les chapitres oscillent entre diverses missions du passé et du présent de Zakalwe, mais évoquent aussi la jeunesse de cet homme, mûri dans la guerre et adopté par la Culture, pour retourner à la guerre et y employer ses talents incomparables de stratège et de meneur d’armées.
Si l’on se régale déjà du dépaysement - l’ouvrage ne manque pas de sense of wonder - ou de l’intelligence déployée par le héros pour dénouer, s’en sortant parfois à moitié mort, des situations qui semblent inextricables, une autre force émerge de l’histoire.

Cet épuisement moral de Chéradénine, obéissant ou désobéissant à la Culture, massacrant sans percevoir les buts finaux, passant d’un camp à l’autre selon des plans obscurs, jouant le jeu des bons ou des mauvais sans distinction. Ce moment où il échappe aux missions, trouvant un semblant d’amour dans une cabane sur la plage, sur une planète où le concept d’habitation fixe est pourtant inconnu, mais finissant à nouveau par un départ poignant, comme si nulle stabilité ne serait jamais autorisée dans son existence. Et toujours cet usage des armes qui le ronge, ces décisions de tuer au service d’un hypothétique plus grand dessein, ou simplement pour exécuter les ordres, payer sa dette à la Culture. Enfin ces références à un trouble passé, une famille déchirée, une mystérieuse chaise, qui amènent d’ailleurs à un twist final inattendu.

L’usage des armes est un roman fort où la Culture apparaît terriblement manipulatrice, sacrifiant des vies sans état d’âme, mais toujours à travers l’emploi de Chéradénine Zakalwe, ne se salissant ainsi jamais les mains. Et cet unique personnage, obscur et déchiré, est un centre de gravité qui absorbe totalement le lecteur.

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Paru en France en 2005

Meddik, roman SF que l’on pourrait qualifier de profondément noir, nous place dans la tête d’un tortionnaire. Noir n’est peut-être pas le terme qui convient, d’ailleurs. L’ouvrage verse plutôt dans un sadisme nonchalant, qui n’en est que plus terrible.

Dans un futur indéterminé, où les hommes vivent sur Terre autant que sur Mars, nous suivons la vie de John Stolker, riche enfant de la caste dominante des Justes. D’une université flottante aux immeubles de son implacable père, il rejette déjà ce monde où drogues - à travers des cigarettes à l’héroïne - et sexe ne lui suffisent plus.

Thierry Di Rollo nous donnes accès aux pensées de son personnage, qui ne sont que mépris pour une Terre devenue folle. Au point que John Stolker glissera dans le monde d’en bas, celui des quartiers pauvres en guerre, dans un éternel conflit entre deux castes de croyants et les guerrilleros athées, tandis que des vautours mutants piochent les humains en fondant depuis les cieux. John se fait guerrillero, et massacre ennemis autant que collaborateurs et proches, donnant la mort et torturant par plaisir chaque fois que le lecteur croit que, cette fois, il épargnera.

Meddik est un enchaînement de situations sordides, hallucinées, à travers les yeux d’un tueur sans cesse sous l’emprise de la drogue, qui a la vision, à l’horizon, d’un éléphant géant, le fameux Meddik. Un mysticisme sombre teinte l’ouvrage, à travers ces hallucinations, et ce qui semble être un destin. D’autres thèmes, toujours traités sous l’angle du noir, viennent ajouter à l’ambiance oppressante. Ce père dont on se venge en devenant plus monstrueux encore, la paternité elle même, mise en échec, la foi contre le nihilisme, l’impunité.

L’écriture est prenante, parfaitement scandée. Chaque meurtre saisit aux tripes, car Thierry Di Rollo réussit à donner à toutes les victimes une épaisseur, une raison de vivre. Ce ne sont pas juste des morts, ce sont des personnes que tue John Stolker. Par moments, la cruauté gratuite de son personnage est à la limite de devenir celle de l’auteur, et c’est sans doute ce que l’on pourrait reprocher au roman.

Meddik est un ouvrage qui dérange, qui donne vie aux pensées les plus noires de celui qui n’a plus de frein à ses pulsions. Contre un futur impitoyable, Thierry Di Rollo oppose un personnage pire encore, que l’on ne peut s’empêcher de suivre, enchaîné à sa folie.

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Paru en France en 1992

L’homme des jeux est parfois conseillé comme premier tome du cycle de la Culture de Iain M. Banks, saga de space opéra où les volumes peuvent se lire de manière plus ou moins indépendante. C’est donc par celui-ci que j’entame l’univers.

La Culture est considérée à juste titre comme l’une des séries SF les plus représentative de l’utopie. Banks y décrit une civilisation parfaite où ni monnaie, ni travail ni crimes n’existent plus. Les humains vivent à travers planètes et gigantesques vaisseaux habitats, aidés par une technologie surpuissante et des intelligences artificielles sous formes de drones.
Une société de loisirs qui se veut bienveillante, non sans une certaine condescendance envers les autres espèces, vues comme inférieures et barbares, et qu’elle absorbe à l’occasion.

Dans l’homme des jeux, Banks nous invite à suivre Gurgeh, champion de jeux de plateau et lui-même créateur de jeux. Après avoir triché pour gagner, alors même que ce n’était pas nécessaire, il se trouve en échange de son secret poussé par la Section Contact de la Culture à participer à jeu contre un peuple extraterrestre, les Azadiens. Pour ces derniers le jeu d’Azad est si important qu’il détermine la place de chacun dans la société, jusqu’à la fonction même d’Empereur.

Le peuple auquel Gurgeh est confronté est l’inverse exact du monde de tolérance dont il est issu. Hiérarchie et protocoles, racisme institutionnel, sexisme, sadisme... les Azadiens cumulent les tares. Et c’est peut-être le défaut de l’ouvrage. Car si avant cette confrontation le récit évoluait tout en subtilité, il tombe dans la caricature de notre humanité contemporaine avec une exagération presque grand-guignolesque. Difficile de faire fonctionner la suspension d’incrédulité face à ces extraterrestres qui, en dehors du fait qu’ils soient divisés en trois sexes, ressemblent bien trop aux humains actuels et passés. On ne peut croire qu’une autre espèce ait-pu évoluer pour nous devenir à ce point ressemblants. Il s’agit davantage d’une critique doucement parodique et moralisante de notre société, qui détonne avec l’ambiance d’un space opéra qui aurait pu par ailleurs apparaître cohérent.

En dehors de ce point, l'homme des jeux est un page turner. Son tour de force réside dans le fait que l’auteur maintien l’intérêt pour une série d’affrontements autour d’un jeu dont le lecteur ne connaîtra jamais la moindre règle, si ce n’est qu’il y a des cases, des cartes et des pions. Et pourtant, chaque manche est chargée d’une tension si bien décrite que l’on ne peut s’empêcher de poursuivre la lecture pour voir de quelle manière Gurgeh remportera la partie, quelles seront les réactions de ses adversaires, ou ce que prépare l’empereur Nicosar... La fin est presque abrupte tant on a été immergé dans l’histoire.

L’homme des jeux est un roman addictif au suspense haletant, qu’il est difficile de lâcher une fois entamé. Il souffre pourtant de défauts, comme ce peuple extraterrestre amené comme une satire de l’humanité, de manière trop démonstrative. Reste que l’ouvrage préfigure pour le cycle de la Culture un univers d’un potentiel et d’une richesse peu communs.

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Paru en France en 2010

Au nord du monde est un roman intimiste décrivant la survie dans un futur ravagé, dont la dimension post-apocalyptique est à la fois omniprésente et jamais vraiment révélée.

Marcel Theroux nous plonge dans le quotidien de Makepeace, dernière habitante d’Evangeline, une ville de Sibérie dans un futur proche où le réchauffement climatique a permis de rendre le grand nord à peine plus supportable. Mais la Sibérie est surtout devenue le refuge de ceux qui cherchent à échapper au reste de la civilisation.

J'ai amassé un éclat d'aile noircie parmi les débris pour m'en faire un souvenir, et je l'ai transformé en une croix minuscule que j'ai portée attachée à un lien autour du cou.

Si ce qui a conduit à la décadence du monde n’est jamais détaillé, quelques indices évoquent à la fois une catastrophe nucléaire, des guerres et une série de crises économiques et climatiques. Les parents de Makepeace étaient des colons venus avant cette fin annoncée, pour retrouver un mode de vie plus authentique, qu’ils croyaient plus sain.

Et tout au long du roman perle l’idée de l’opposition entre ces bourgeois désireux d’abandonner la ville et son luxe, la tête pleine de valeurs et de beaux principes, face aux autochtones, les Toungouses et les Russes, qui eux rêvent d’un inaccessible confort et ne comprennent pas ces étrangers qui s’en débarrassent.
L’humain retourné à sa nature sauvage, impitoyable, est au final mieux armé pour survivre que l’idéaliste.

Ils ont construit une potence ce soir-là et à l'aube on nous a fait sortir au pas.

Makepeace, dernière survivante de sa famille, marquée au visage par une agression remontant à son adolescence - et depuis, souvent prise pour un homme - est ainsi confrontée à un monde sauvage où les survivants vivent de la traite d’être humains, se replient en cultes désespérés, échangent le produit de la chasse, se méfient les uns des autres.

Depuis le toit, leur feu se réduisait à une minuscule lueur jaune dans les ténèbres. La ville était tellement silencieuse qu'un grognement ou un rire indistinct traversait parfois le fleuve jusqu'à moi.

Avec une écriture envoûtante, Marcel Theroux dresse le portrait d’une femme qui n’est brisée qu’en apparence, car en elle se cache l’espoir, matérialisé dans cet avion qui s’écrase près de sa ville. L’espoir de retrouver quelque part la vie qu’elle a manqué. Mais ce serait compter sans la nature humaine, sans ces camps d’exploitation où elle finit par se retrouver, sans les zones irradiées où l’on envoie de pauvres hères chercher du matériel. Sans sa propre nature, puisqu’elle même passe du côté des gardiens, pour survivre, ou bien pour mieux vivre.
Il s'avère difficile de cesser de tourner les pages de ce roman habité, dont la voix résonne encore longtemps dans la tête après l’avoir refermé. Le style emporte le lecteur, avide de ces paysages gelés, de cette lutte permanente pour dénicher à manger, à parler, à aimer. Chacune des pensées de Makepeace sonne juste, et c’est tout ce qui fait la force du roman.

Au nord du monde est un grand livre. Pesant, terrible indéniablement, mais chargé d’un souffle quasi mystique avec cette héroïne si pragmatique et pleine de rêve à la fois. Un roman qui évoque trop bien à quoi ressemblerait notre monde après une catastrophe nucléaire. A lire absolument.

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Paru en France en 2015

Accelerando est un pavé d’une richesse conceptuelle impressionnante, fourmillant d’idées. Le récit, qui démarre dans un futur proche et s’étend sur trois générations, évoque l’accélération exponentielle de la technologie pour aboutir à une post-humanité qui perd de plus en plus ses liens avec ses origines.

Nous démarrons avec Manfred, l’homme qui a une nouvelle idée toutes les secondes et rachète des brevets pour les offrir libres de droits, et mettre fin à une économie de la pénurie. Déjà, les concepts économiques ne s’interrompent que pour laisser place à des explications technologiques : des éléments de la personnalité des gens sont externalisés dans des lunettes connectées, si bien que toute déconnexion supprime des parts de soi. Le chat-robot Aineko qui accompagne Manfred, ne cesse de voir son intelligence grandir. Mais rien de tout cela n’aide Manfred dans ses imbroglios de divorce avec Pamela.

« Alors que le Dé-Maintenance flotte en orbite autour d’un routeur extraterrestre, alors qu’Amber et son équipage sont piégés de l’autre côté du trou de ver qui connecte ce routeur à un réseau d’intelligences extraterrestres d’une envergure qui dépasse l’entendement - alors que tous ces événements se déroulent, cette bougre d’idiote d’espèce humaine a finalement réussi à se rendre obsolète. »

Une génération saute et nous découvrons Amber, fille de Manfred et Pamela, devenue aussi geek que son père. L’humanité a fait un bond technologique. Reine d’un habitat spatial en orbite autour de Saturne, Amber envoie une copie d’elle-même - les humains peuvent désormais se dématérialiser totalement - dans un vaisseau de la taille d’une boîte de conserve, pour franchir un portail extra-terrestre.
Extraterrestres parmi lesquels on trouve des systèmes financiers autonomnes qui se font passer pour des êtres vivants afin d’escroquer les civilisations qui les découvrent. Obligations toxiques ou arnaques nigériannes sont devenues autant d’intelligences indépendantes. Cette seule idée met une claque.

L’ouvrage se termine avec la génération suivante. Sirhan, fils de l’Amber originale, vit dans un monde à peine reconnaissable. Les planètes sont démantelées pour en faire du computronium : des processeurs capable de faire tourner assez de systèmes virtuels pour héberger des civilisations numérisées entières. Les derniers êtres physiques comme Sirhan doivent faire face à des post-humains si avancés et une économie 2.0 tellement incompréhensible que leur existence même est en péril. Mais Manfred et Aineko, ou du moins des versions d’eux-mêmes, n’ont peut-être pas dit leur dernier mot.

« Vous êtes invité à vous déclarer comme citoyen dans les meilleurs délais. S’il est possible de confirmer le décès de l’individu dont vous êtes une re-simulation, il vous est loisible d’adopter son nom »

On comprend pourquoi Charles Stross a mis cinq ans à rédiger ce livre, et l’importance du glossaire en fin d’ouvrage. Chaque page semble apporter sa nouvelle révélation, son nouveau développement inattendu sur les possibilités d’une humanité de plus en plus virtuelle, sur les échanges de corps, les piratages de l’esprit. Il y en a tant que l’on sent presque un certain second degré dans cette profusion, Charles Stross exagérant le transhumanisme un peu comme Neal Stephenson surjouait en son temps le cyberpunk, dans Le Samouraï Virtuel.
On peut d’ailleurs reprocher à cette masse de concepts qu’elle laisse peu de place à la description. Le sense of wonder repose exclusivement sur des idées, et l’on aurait voulu se figurer davantage les vaisseaux, les habitats futuristes, les paysages interstellaires.

Néanmoins, on termine Accelerando comme on descendrait d’une attraction vertigineuse, encore un peu vacillant de ces idées peignant un avenir plus radical que tout ce que l’on pourrait imaginer, et pourtant dont on peut déjà sentir les prémices aujourd’hui. Bible du transhumanisme, Accelerando est un incontournable du passionné de science-fiction.



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Paru en France en 2016
Chronique du premier opus : Latium.

Avec ce second volume, Romain Lucazeau conclut un immense space opéra dont on garde encore des images fortes longtemps après l’avoir refermé. Si le premier tome posait des questions sur la nature de l’hécatombe qui a décimé les humains, sur les complots ourdis dans l’Urbs, cette ville spatiale qui rassemble les intelligences artificielles, le second volet enchaîne les révélations à un rythme hallucinant, jusqu’à un twist final époustouflant. A plusieurs reprises je me suis demandé quel était le secret pour maintenir en haleine sur autant de pages.

Le Carcan, programme contraignant qui soumet les intelligence aux créatures biologiques, dont l’Homme absent - ou l’idée de l’Homme, devenu plus concept que souvenir - semble se relâcher, ou du moins faire l’objet d’interprétations, et les princes et princesses automates gagnent en liberté. Faut-il traquer un possible dernier homme ? Faut-il courir à sa propre gloire, anéantir les barbares, ou encore conquérir les étoiles en se transformant ?
Et pourtant, ce vent d’autonomie n’est peut-être qu’illusoire, tant chaque action semble incluse dans un plan plus vaste déterminé par un marionnettiste de l’ombre, comme une mise en abyme de l’auteur et de ses personnages. Et si tout avait été prévu, jusqu’à la disparition de l’Homme ?

Avec une plume toujours parfaitement scandée rappelant le déroulement d’une pièce de théâtre, Romain Lucazeau nous envoie sur Mars et sur Europe, nous projette dans des batailles spatiales démesurées à grand renfort de sauts quantiques et surtout nous attache à ses personnages. Plautine, intelligence artificielle née de chair et capable de rêver. Les hommes-chiens, avec leurs armures et leurs lances mais leur capacité à mener un engin spatial à la guerre. Parmi eux le guerrier Euribyadès et sa compagne Photis, qui s’inquiètent du renouvellement de leur race et voient évoluer leurs liens avec leur démiurge automate Othon, éphèbe en quête de sa propre gloire. Le pouvoir et l’autorité, qui glissent subtilement de l’un à l’autre.
Robots devenus fous, obsédés par la chair, trahisons par loyauté, conscience d’être dans le mauvais camp, l’univers de Latium se délite tout en plongeant, comme dans un entonnoir, vers une conclusion dont on ignore la nature mais que l’on devine inéluctable.

Le thème maître de Latium est celui de la prédétermination, de l’amertume de se voir condamné à ce qui était écrit pour nous depuis, peut-être, des millénaires. C’est aussi un space-opéra où souffle le renouveau, et une preuve incontestable que l’ont peut rendre deux pavés passionnants sans le moindre personnage humain. L’ouvrage souffre néanmoins d’un gros défaut : le lecteur ne peut que réclamer une suite.



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