Paru en France en 2016
Chronique du premier opus : Latium.

Avec ce second volume, Romain Lucazeau conclut un immense space opéra dont on garde encore des images fortes longtemps après l’avoir refermé. Si le premier tome posait des questions sur la nature de l’hécatombe qui a décimé les humains, sur les complots ourdis dans l’Urbs, cette ville spatiale qui rassemble les intelligences artificielles, le second volet enchaîne les révélations à un rythme hallucinant, jusqu’à un twist final époustouflant. A plusieurs reprises je me suis demandé quel était le secret pour maintenir en haleine sur autant de pages.

Le Carcan, programme contraignant qui soumet les intelligence aux créatures biologiques, dont l’Homme absent - ou l’idée de l’Homme, devenu plus concept que souvenir - semble se relâcher, ou du moins faire l’objet d’interprétations, et les princes et princesses automates gagnent en liberté. Faut-il traquer un possible dernier homme ? Faut-il courir à sa propre gloire, anéantir les barbares, ou encore conquérir les étoiles en se transformant ?
Et pourtant, ce vent d’autonomie n’est peut-être qu’illusoire, tant chaque action semble incluse dans un plan plus vaste déterminé par un marionnettiste de l’ombre, comme une mise en abyme de l’auteur et de ses personnages. Et si tout avait été prévu, jusqu’à la disparition de l’Homme ?

Avec une plume toujours parfaitement scandée rappelant le déroulement d’une pièce de théâtre, Romain Lucazeau nous envoie sur Mars et sur Europe, nous projette dans des batailles spatiales démesurées à grand renfort de sauts quantiques et surtout nous attache à ses personnages. Plautine, intelligence artificielle née de chair et capable de rêver. Les hommes-chiens, avec leurs armures et leurs lances mais leur capacité à mener un engin spatial à la guerre. Parmi eux le guerrier Euribyadès et sa compagne Photis, qui s’inquiètent du renouvellement de leur race et voient évoluer leurs liens avec leur démiurge automate Othon, éphèbe en quête de sa propre gloire. Le pouvoir et l’autorité, qui glissent subtilement de l’un à l’autre.
Robots devenus fous, obsédés par la chair, trahisons par loyauté, conscience d’être dans le mauvais camp, l’univers de Latium se délite tout en plongeant, comme dans un entonnoir, vers une conclusion dont on ignore la nature mais que l’on devine inéluctable.

Le thème maître de Latium est celui de la prédétermination, de l’amertume de se voir condamné à ce qui était écrit pour nous depuis, peut-être, des millénaires. C’est aussi un space-opéra où souffle le renouveau, et une preuve incontestable que l’ont peut rendre deux pavés passionnants sans le moindre personnage humain. L’ouvrage souffre néanmoins d’un gros défaut : le lecteur ne peut que réclamer une suite.



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Latium est le premier roman de Romain Lucazeau, que j’ai eu la chance de béta-lire bien avant le grand public. Jusque là je ne connaissais de cet auteur que quelques nouvelles fort agréables mais qui ne m’avaient pas préparé à cela.

J’aurais pu dire que Latium était le space-opéra que j’attendais après, par exemple, l’incroyable Hypérion de Dan Simmons, mais les deux ouvrages n’ont rien en commun hormis leur qualité d’écriture. Là où beaucoup d’auteurs de sagas spatiales vont décliner des sous-intrigues sur de longues périodes et de nombreuses factions, Romain Lucazeau va prendre le mot « opéra » presque au pied de la lettre avec une unité de temps époustouflante - on lit quasiment du temps réel - des personnages principaux et des lieux limités. Il le dit lui-même, il applique les règles du théâtre.

La méthode pourrait apparaître contraignante. Et pourtant, les concepts et les échelles avancés offrent tout le sense of wonder dont on pourrait rêver.
Le récit prend place des milliers d’années après la disparition de l’homme. Des intelligences artificielles dont les corps sont des vaisseaux vastes comme des petits pays - et contiennent des automates qui constituent des parties de leur personnalité - continuent de vivre en vénérant l’Homme. Non par choix, mais parce qu’ils sont programmés ainsi. Des lois d’Asimov dont elles aimeraient bien se libérer, histoire d’avoir le droit d’anéantir les forces biologiques envahissantes, les fameux barbares.
C’est peut-être la raison pour laquelle le proconsul Othon a terraformé une planète pour y développer patiemment une race d’hommes-chiens, non assujettis au Carcan, le programme qui limite les automates. On s’attachera particulièrement à ces hommes-chiens et à leur existence anachronique, leurs armures grecques et leurs trirèmes. Mais c’est aussi l’histoire de Plautine, cette intelligence qui s’est elle aussi isolée des autres automates et a créé en son sein une version biologique d’elle-même, si proche de l’Homme.

Le tout est servi par une écriture d’une justesse étonnante, à la fois riche et donnant à voir. La culture hellénique est omniprésente, utilisée à la fois dans les noms de lieux et de personnages, mais aussi à travers les modes de vie et les philosophies avancées. Mais le tour de force, c’est qu’il n’y a pas le moindre humain dans l’histoire, alors que l’Homme est au centre de tout : quand on découvre peu à peu comment la race a péri, ou par la manière dont chaque personnages se trouve lié à l’humain par un biais ou un autre. L’Homme est tour à tour obsession, souvenir, obstacle, démiurge...
L’action bien dosée et les intrigues passionnantes rendent ce pavé conséquent étonnamment facile à lire.

Latium est un space opéra français qui pourrait bien en remontrer à la grosse production anglo-saxonne. Du sense of wonder, l’aspect « opéra » aussi fort que le « space », un style riche comme on en lit peu et des personnages aussi passionnants qu’intrigants.

Reste maintenant à maintenir l’intérêt dans le second tome, qui, s’il est aussi réussi que le premier risque bien de faire de l’ensemble un chef d’œuvre.

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Paru en France en 2016

La longue utopie est le quatrième volume du cycle de La longue Terre, après La longue Terre, La longue guerre et La longue Mars. J’avais été assez enchanté par le premier volume, puis déçu par les deux suivants. Celui-ci, malheureusement, est peut-être le pire d’entre tous.

Durant la première moitié de l'ouvrage, soit pendant plus de 200 pages, Pratchett et Baxter ne proposent tout simplement aucune intrigue, rien qui puisse donner l’envie de tourner les pages. Nous sautons du quotidien d’un personnage à l’autre dans le contexte de la longue Terre, à savoir une infinité de Terre parallèles que les hommes peuvent coloniser en se téléportant de l’une à l’autre.
Et les principes de ces mondes successifs sont rappelés comme si l’ouvrage était destiné à des lecteurs ne connaissant pas les précédents opus.

Il y a bien quelques passages intéressants avec ces flashbacks dans l’Angleterre victorienne où l’on retrouve les ancêtres du personnage Josué Valienté, déjà capables de passer d’une Terre à l’autre et formant une sorte de ligue de passeurs. L’idée est plutôt réussie, agréable à suivre, mais elle arrive comme un cheveu sur la soupe et repart sans avoir apporté le moindre éclairage au reste de l’ouvrage, pour finalement ressembler à un joli remplissage.

La fin de l’ouvrage tourne autour d’un des mondes de la chaîne, menacé par une espèce extraterrestre. A travers des dialogues plats, interminables, sonnant parfois carrément faux, nous retrouvons l’androïde Lobsang, Sally Linsay, Josué Valienté et sœur Agnès dans leur découverte franchement passive des événements. L’humour et la finesse du premier tome sont définitivement perdus, le style est simple, factuel, et les dialogues impliquant les « Suivants », censé être des humains au cerveau sur-développé, sont si pauvres qu’on ne peut croire une seconde à l’intelligence de ces personnages.

La longue utopie ressemble plus à un espace de transition vers la conclusion de la saga qu’à un véritable roman. Le scénario plus adapté à une nouvelle s’étire, entre les rappels des concepts déjà vus et des personnages de moins en moins attachants. Vu la baisse de qualité depuis La longue Terre, il semble difficile de croire que le dernier tome à paraître, Le long Cosmos, puisse relever le niveau.

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Paru en France en 2014

Morwenna est un livre... pour lecteurs. Voilà qui semble un pléonasme, formulé ainsi, mais cet ouvrage qui évoque le quotidien d’une jeune fille se réfugiant dans les livres parlera à plusieurs générations de solitaires dévoreurs de pages.

Jo Walton présente son ouvrage sous la forme du journal de Morwenna, qui a fuit sa mère et le pays de Galles après la mort de sa jumelle, et se retrouve chez un père qu’elle ne connaît pas et dans un pensionnat anglais.

Trois axes sont présentés en parallèle. D’abord cette succession de tranches de vie de l’adolescente, sa relation aux autres, son regard toujours un peu extérieur sur le monde, comme si elle n’en faisait pas partie. La découverte du pensionnat, sa blessure à la jambe, la nourriture, le train, les premières expériences amoureuses, la famille paternelle... Tout sonne juste. Certains passages sont vibrants d’émotion et rappellent l’écriture de Kazuo Ishiguro quand il dépeint le pensionnat dans Auprès de moi toujours, même si la finesse d’Ishiguro reste difficilement égalable.
Finalement, c’est sans doute cette partie journal de bord d’une ado en 1979 et 1980 qui est la plus fascinante, la plus vraie, qui se suffirait presque à elle-même.

« Même maintenant, je peux toujours me retirer dans la Terre du Milieu et être heureuse »

Le second axe consiste en cette fameuse liste de lecture qui a, sans doute, contribué au succès du bouquin. Morwenna mentionne chaque ouvrage qu’elle lit ou partage avec son club de lecture, et en commente une partie. Il s’agit pour l’essentiel de science-fiction et de fantasy. Tolkien, Zelazny, Delany, Heinlein, Le Guin... (une liste en français a été dressée ici). De quoi titiller la nostalgie et l’empathie d’un bon nombre de lecteurs. Sans compter que les univers littéraires vont donner à l’héroïne sa propre lecture du monde, entre réalité et magie.

« Je me demande si les fées se souviennent du jurassique, si elles marchaient parmi les dinosaures et ce qu’elles étaient alors »

Et c’est probablement ce dernier axe, la magie, qui m’a déçu dans Morwenna. La jeune fille voit des fées dans les ruines, et pratique une forme de magie depuis toute petite, bien avant l’accident de sa sœur. Au fil du journal, avec un suspense un peu artificiel, elle laisse entendre que sa mère est une femme folle mais aussi une entité terrifiante pratiquant la magie avec de mauvaises intentions. Si pendant longtemps on peut croire que Morwenna invente tout, la fin de l’ouvrage laisse supposer le contraire ; les fées et la magie seraient réelles. Sauf que cette intrigue crée une forte attente chez le lecteur, qui ne sera jamais complètement assouvie, tant la rencontre avec la mère est expédiée et caricaturale à l’issue du livre.

Morwenna est un roman addictif, touchant sans jamais verser dans le pathos. On reste fasciné par cette adolescente qui plonge autant dans les livres que vers l’âge adulte, et par ce portrait de l’Angleterre des années 1980. Seul l’aspect fantastique de l’ouvrage, volontairement brumeux et ouvert aux interprétations, crée une frustration. Qui n’empêche en rien de tourner à toute vitesse les pages d'un excellent roman.

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Paru en France en 2015
Autres livres de Peter Watts : la trilogie des Rifteurs

Comme tous les livres de Peter Watts, Echopraxie n’est pas un roman qui met une claque, mais un roman qui en distille plusieurs, disséminées au milieu d’un thriller techno dont on pourra dire du bon comme du mauvais. Echopraxie se situe dans le même futur proche que Vision Aveugle. L’histoire se passe un peu plus tard, mais n’en est pas une suite directe, même si l’équipage de Vision Aveugle est brièvement évoqué.

Nous suivons le biologiste Daniel Brüks, qui, alors qu’il travaille à un l’étude d’espèces dans le désert, se retrouve poussé par une horde de zombies - qui sont en fait des créatures militarisées, des hommes dont on déconnecte le cerveau - et se réfugie dans un monastère habité par les « bicaméraux », un ordre religieux contrôlant une tornade artificielle. Et où se retrouve aussi la redoutable vampire Valérie, laquelle, comme les vampires de Vision Aveugle, prends des « anti-euclidiens », étant allergique aux angles droits et autres signes de croix.

Et tout cela sans une once de fantastique. Au contraire, avec un background scientifique impressionnant, rien n’est lancé au hasard, tout s’appuie sur des études biologiques détaillées et devient crédible à mesure que l’on commence à comprendre. Les bicaméraux, aux cerveaux améliorés, liés entre eux façon ruche, et infiniment plus intelligents que tout le monde, sont les premiers humains à pratiquer une religion permettant autant, voire davantage, de prédictions que la science. D’ailleurs les passages évoquant la religion comme une adaptation neurologique, permettant de meilleures capacités de survie, ou encore Dieu comme un virus, sont exceptionnels.

Le monastère se change en vaisseau spatial, « La couronne d’épines », et décolle avec un Daniel Brüks qui se retrouve donc enlevé - à moins qu’il n’ait été inclus dans l’équation depuis longtemps. Dans un huis clos entre Brüks, le seul humain sans améliorations, les bicaméraux, leurs adeptes, un militaire cherchant son fils et une vampire qui rôde en apesanteur, le vaisseau se dirige vers la station Icare, où attend une créature extraterrestre dont je ne dévoilerai rien, mais dont la manière de penser est encore une fois superbement décrite.

Le défaut d’Echopraxie, c’est qu’après la trilogie des Rifteurs et Vision Aveugle, on commence à sentir que Peter Watts rabâche son thème de prédilection : le libre arbitre. Les processus de pensée de ses personnages sont différents mais l’idée générale est la même. Sauf que c’est aussi la force du bouquin. Avec une capacité d’évocation magistrale, l’auteur montre une fois de plus - démontre ? - combien chaque situation, chaque comportement est prédéterminé, manipulé, codé, cracké. Comment ce que nous croyons être des choix n’en sont jamais. On se prend à relire certains passages pour le plaisir d’être ébahi. Et les notes et références à la fin de l’ouvrage valent autant que le reste du roman, en vulgarisant des concepts parfois obscurs à la première lecture.

Ne lisez pas Echopraxie pour son intrigue de thriller technologique, qui se laisse parcourir mais ne coupe pas le souffle. Lisez-le pour le retour de Watts sur son terrain favori, l’exploration de la conscience et de la manipulation mentale. Les passages, nombreux, qui y font référence, valent l’achat du livre à eux-seuls. 

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Paru en France en 2009.
Autres livres de et avec Terry Pratchett : L'HiverrierJeux de nainsLa Longue Terre,La Longue Guerre

Et voici le - plus ou moins, selon les éditions - 32e volume du Disque Monde, Monnayé. Ce qui fait, mine de rien un des univers les plus développé de la fantasy, et sans doute l’un des plus attachants. Malheureusement, il faut bien le reconnaître, depuis quelques tomes, les perles se faisaient rares, et Pratchett, paix à son âme, nous livrait surtout une light fantasy honnête, pleine de fan-service pour les connaisseurs de l’univers, mais où il manquait ce je-ne-sais-quoi qui faisait la saveur des premiers volumes.

Là où s’enchaînaient des aventures plutôt variées avec moult rebondissements, le Disque-Monde de l’âge mûr verse de plus en plus dans le concept unique. Monnayé n’échappe pas à la règle, puisque l’intrigue tourne presque uniquement autour de l’invention du papier monnaie.
Nous nous retrouvons dans la capitale du Disque-Monde, Ankh-Morpork, dont on commence à bien connaître les recoins, en compagnie de l’escroc Moite von Lipwig, devenu ministre des Postes dans un précédent volume et qui désormais est propulsé à la tête de la banque par le seigneur Vétérini. Laquelle banque est également dans le viseur d’une famille de propriétaires véreux. Tout en leur échappant, Moite révolutionne le système bancaire en remplaçant la monnaie et la valeur or par des billets. C’est à peu près tout. Ah si, une vague sous-intrigue impliquant des golems arrive un peu comme un cheveu sur la soupe. Quant au gué des orfèvres, il est fade, ses personnages sont à peine cités.

Ne pas se méprendre, un Pratchett fait toujours du bien par où il passe, et le pavé se lit vite, grâce à une plume fluide. Le Disque-Monde sera toujours rafraîchissant. Le personnage du patricien Vétérini, dans toute sa froideur cynique, demeure appréciable, même si les ficelles commencent à être éculées. Les « Igor » - pour ceux qui ne connaissent pas l’univers, il s’agit des serviteurs de maîtres maléfiques, recousus façon monstre de Frankenstein, et dont l’auteur a fait une race à part entière - sont toujours délicieux.
Mais la sauce s’étire, la morale reste simpliste - la valeur d’une devise n’est pas faite d’or mais de forces vives, on n’est pas loin du niais - et l’on se surprend parfois à s’interroger « tout ça pour ça ? ». En effet, pour un volume centré sur l’univers de la banque, j’attendais à tout moment l’invention de la bourse et des traders, des délires sur la spéculation... Mais non, juste le papier monnaie.


Bref, un opus du Disque-Monde relativement épais pour un contenu sans doute plus pauvre que d’habitude. On continue d’aimer parce qu’est un univers que l’on suit depuis bien longtemps maintenant - depuis l’adolescence pour certains lecteurs - mais  c'est un univers qui, on doit le reconnaître à contrecœur, tourne un peu en rond depuis une dizaine de tomes, sauf quelques exceptions.

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Paru en France en 2015

De Monstrorum Natura est une novella numérique, parue chez House Made of Dawn, éditeur faisant le pari - aussi risqué que réussi, semble-t-il, des ebooks en format court.

Sylvain Lamur nous propose une enquête dans univers steampunk, même si ce contexte rétrofuturiste est à peine esquissé, le récit étant centré sur ses personnages. Dans la première moitié de la novella, on plonge même dans l’ambiance old school de ces polars hardboiled aux notes jazzy hantés par les femmes fatales.

Nous suivons l’improbable duo constitué par Lili Swamp, nymphomane de cabaret belle à tomber, et Owen Owens, l’inspecteur bien comme il faut.
Alors que Lili se retrouve mêlée à des meurtres sauvages perpétrés par d’étranges créatures venues du fleuve, elle trouve en Owen un amant capable de lui apporter enfin un peu de sérénité... Jusqu’à ce qu’elle craque à nouveau en menant sa propre enquête pour l’aider.

Sylvain Lamur, au-delà de son style fluide et particulièrement agréable à lire, possède un réel talent pour donner vie à des personnages profonds et attachants. Notre Lili tourmentée par ses pulsions et ses doutes est l’une des héroïne les plus envoûtantes que j’ai pu suivre ces derniers temps. L’odieux opposant au maire est également très réussi.
La novella se dévore d’une traite, car on veut savoir le fin mot de l’histoire, surtout quand tout se met à tourner mal pour les personnages. Si la fin s’oriente plus vers l’action et le fantastique, et que d’aucuns pourront trouver la chute précipitée, le récit reste une excellente surprise.

De Monstrorum Natura est un court polar steampunk dont les personnages sont si réussis et attachants qu’ils perdurent bien après la fin du texte. De quoi donner envie de lire "Le sens de la vie", du même auteur et qui se déroule dans le même univers - avant cette histoire, si j’ai bien compris.
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Paru en France en 2013

Agharta est un roman de science-fiction difficile à chroniquer, en raison d’un style assez inclassable. Ce pavé de 500 pages propose une histoire alternative de l’humanité se déroulant entre 2002 et 2013. Agharta est le nom d’une civilisation secrète découverte sous la surface de la Terre.

Ces pseudo humains - qui comprennent plusieurs peuples, dont les Atlantes - à la technologie plus avancée que la nôtre, annoncent l’impact prochain d’un astéroïde qui détruira la planète.

Arnauld Pontier nous fait le récit de ces rencontres et de la préparation à l’exode, dans l’urgence, d’une partie de la population humaine et Aghartienne, à bord d’arches stellaires. Il utilise alors des descriptions extrêmement précises et très rattachées à la réalité, comme je n’en ai jamais lues ailleurs. Termes géologiques et climatologiques, modèles de véhicules, noms de bases et d’organisations... La quantité de recherches qu’a dû faire l’auteur est impressionnante. A cela s’ajoute un style très journalistique, qui donne l’impression de parcourir un compte-rendu d’événements. Le tout donne un sentiment de réalisme assez troublant, même si ce côté chronique rend difficile l’attachement aux très nombreux personnages, parmi lesquels des Eons, des humains choisis pour intégrer des corps synthétiques qui survivront au voyage à bord des arches. 

Paradoxalement, la civilisation Aghartienne relève d’une science-fiction nettement plus pulp : combinaisons moulantes, hologrammes, transports lévitants et serviteurs androïdes... L’ensemble produit un effet étrange, entre une précision extrême (trop ?) et un imaginaire où l’on sent un auteur qui se fait plaisir.

Heureusement, Arnauld Pontier ne se contente pas de sa chronologie de situations et ajoute quelques intrigues. Alors que l’on s’attend à voir les humains de la surface s’entre-déchirer face à la menace de l’astéroïde, c’est finalement parmi les Aghartiens que s’ourdissent de multiples complots. Les plus avancés sont finalement les plus malveillants, c’est original et plutôt bien amené. Et qui sont ces étranges visiteurs temporels ?

Agharta, le temps des selkies, est un roman plaisant, dès lors que l’on accepte des descriptions détaillées et une décennie d’événements froidement rapportée à travers divers points de vues. L’ouvrage donne l’impression d’un récit d’aventures SF classique qui aurait été réécrit sous un angle rigoureux par un scientifique. Le livre laisse un goût étrange de frontière floue entre les genres et, rien que pour cela, sort du lot.

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Paru en France en 1997
Cette chronique a déjà été publiée dans la revue Présences d'Esprits n°83 (où vous trouverez également un interview de l'auteur)

Je découvre ce premier roman de Laurent Kloetzer après avoir lu les deux œuvres qu’il a co-écrites avec son épouse Laure Kloetzer. Je m’attendais bêtement à ce qu’il y manque quelque chose, comme si l’ouvrage allait être amputé de l’une des plumes. Il n’en est rien, Mémoire Vagabonde est une oeuvre bien différente d’un Anamnèse de Lady Star ou d’un Cleer, même si la technique narrative du récit menteur et elliptique y est également présente.

Mémoire Vagabonde se déroule dans un univers que l’on pourrait qualifier de fantasy romantique ou de fantasy de cape et d’épée. Le récit évoque davantage la distinction et les rapières d’une noblesse Renaissance que la chevalerie d’un Moyen-Age brutal employée par nombre d’auteurs fantasy.

Nous suivons Jaël, écrivain de son état, parcourir ce monde entre continents et océans afin de vendre ses mémoires. Mais très vite, ce qui aurait pu se contenter d’être une aventure divertissante se transforme, comme si l’auteur pas plus que le personnage ne pouvait échapper à ses démons.
Car dans ses mémoires, Jaël se présente en héros libertin et séducteur, remportant ses duels et tombant les cœurs. Après tout, il faut bien vendre les livres. Et pourtant, une force mystérieuse le pousse à ressembler à son personnage, comme si ce dernier prenait vie et lui soufflait les bons gestes à l’oreille. Est-il droitier ou gaucher, roux ou brun ? Cette dualité jette un flou sur chaque situation de Mémoire vagabonde : le lecteur se demande si ce qu’il lit arrive à Jaël l’écrivain ou à Jaël le personnage.

Au delà de cet aspect, la capacité d’évocation de Kloetzer est époustouflante. Il nous emmène littéralement dans cette cité gigantesque qu’est Dvern, où Jaël travaillera comme précepteur, avant de s’apercevoir qu’il s’agit plutôt d’un emploi d’amant, voire de simple pion.
Nous découvrirons ainsi des histoires parallèles avec des personnages empêtrés dans leurs propres guêpiers. Le quartier fermé de la « Petite Dvern » avec son prince, ses esclaves et ses habitants drogués est particulièrement réussi.

Mémoire vagabonde est un livre d’aventures, de duels à l’épée et de nobles demeures avec leurs valets et leurs intrigues. Mais c’est aussi un livre sur l’identité, une mise en abîme de l’emprise de l’écrivain sur son personnage, à moins que ce ne soit le contraire. Si l’on ajoute une écriture fluide, peut-être moins séquentielle que dans les ouvrages signés du double L., cela fait trois raisons de lire ce roman.

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Paru en France en 2012
Autres ouvrages de Gil Graff : Catalan Psycho

Requiem pour une racaille - Chronodrome est de ces ouvrages méconnus du grand public qui pourtant vous marquent sur la durée. Gil Graff, auteure transgenre qui navigue entre l’imaginaire, le trash et le noir, propose ici une œuvre forte.

A quel moment tout à divergé ? Nous ne le saurons jamais. La France en crise a réveillé la bête fasciste et sans jamais saisir véritablement les rouages du soudain basculement, le lecteur va vivre de l’intérieur toute l’horreur d’un retournement de société, jusqu’à des situations si extrêmes qu’elles en deviennent surréalistes, étrangement esthétiques. Gil Graff soulève un coin de notre chère réalité comme pour exposer les cafards sous le tapis. Pis encore, elle interroge le lecteur sur sa nature de voyeur. Car nous ne cessons de tourner les pages, avides de nouvelles atrocités. Au fond, dans quel camp serions-nous ?

Deux frères, dans une cité HLM craignos de Villonne. David, le plus jeune, massif, idiot depuis que son père lui a cogné le crâne, père qui le violait au passage. Julien, le plus âgé, qui a tué le père en question, et vu sa mère mourir. Deux destins que nous suivrons tout au long de l’ouvrage.
Julien devient une sorte de kapo ambitieux dans un camp de travail digne d’Auschwitz, où atterrissent les pauvres et les incompétents de la nouvelle société. Pédophilie, viols, exécutions, torture... Gil Graff ne nous épargne nulle description. On se souviendra longtemps du personnage d’Alex Wint, sorte d’enfant pervers et capricieux dans un corps d’adulte, qui prend des « bains » de petites filles et cherche toujours plus de raffinement tordu dans ses exécutions.
David, lui, trouvera refuge auprès d’autres infortunés, dont Victor, la jeune fille rebelle qui doit pourtant tailler des pipes pour franchir les points de contrôle.

Les destins se croisent et se recroisent. A cela s’ajoute un arc narratif supplémentaire, avec l’évocation de dimensions parallèles ou encore l’idée du Chronodrome, projet (qui existe réellement) qui consiste à donner rendez-vous aux humains du futur via un message laissé dans un satellite, en espérant qu’ils sauront alors voyager dans le temps. L’intrication de ce dernier élément me semble malheureusement un peu artificielle et m’a éjecté de l’ambiance noire et du ton global. C’est le seul reproche que je pourrais faire à l’ouvrage, mais les passages en question sont brefs.

Reste que l’écriture de Gil Graff vous happe, avec son parler cru et ses visions sans concession. Le livre m’a parfois fait penser aux Racines du Mal, pour cette plongée dans des esprits malsains. Mieux encore, Gil Graff évite l’insupportable prétention qui sourd du style de Dantec pour, au contraire, laisser vivre l’horreur brute. Nous ne sommes pas très loin, non plus, du Salo de Pasolini. Mais nous sommes avant tout dans du Graff.

Inclassable, cruel, Requiem pour une racaille est un ouvrage d’autant plus terrifiant que la France fasciste dépeinte n’est pas si éloignée d’un certain passé, et pourrait figurer un futur proche. Difficile d’oublier les personnages, si désaxés, et si humains à la fois.
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Paru en France en 2015

D’Aurélie Wellenstein, je ne connaissais que quelques fort jolies nouvelles. Je croyais ses romans trop « jeunesse » à mon goût. Son dernier né, Le Roi des Fauves, me donne tort.

L’auteur nous plonge dans une fantasy sombre bien loin des clichés tolkiennesques. Le décor se compose de forêts froides et d’une évocation ténue de la mythologie scandinave. Evitant l’écueil de s’appesantir sur les détails de son univers, Aurélie Wellenstein va se concentrer sur ses personnages et son ambiance, un peu à la manière d’une Justine Niogret, nous laissant simplement « ressentir » l’environnement.

Nous suivons Ivar, Oswald et Kaya, trois adolescents d’un village au bord de la famine. Surpris à braconner sur les terres du Jarl, les voilà condamnés à ingérer un parasite qui les transforme, peu à peu, en créatures à demi animales : des berserkirs. Hommes mammouths ou oiseaux, femmes louves, mutations partielles ou totales, les combinaisons sont infinies, et l’on y perd son humanité.

Si l’on pourra regretter que le personnage principal, Ivar, soit un peu trop parfait - brave, fort, pensant aux autres avant lui-même - on appréciera que ces qualités se révèlent souvent insuffisantes face aux dangers de cette course contre la montre à travers des paysages maudits. Le thème du contrôle de l’autre est abordé subtilement tout au long du livre, tant à travers la transformation vers l’animal que dans les relations entre les personnages.

Le style, accessible sans être simpliste, fait du Roi des Fauves une excellente porte d’entrée dans la fantasy. Les adolescents s’identifieront facilement aux jeunes héros, tandis que les adultes apprécieront l’univers glauque, à la limite du malsain. Aurélie Wellenstein a le talent d’envoûter son lecteur avec ses créatures improbables et la tension progressive du récit. Difficile d’arrêter de tourner les pages.

Le Roi des Fauves est un roman de fantasy qui risque fort de faire un carton tant il se prête aux différents publics sans pour autant y perdre sa saveur. Pas d’univers médiéval complexe et politique, mais un voyage intimiste, noir, où la magie n’est faite que de sombres menaces. Une ambiance que l’on garde à l’esprit longtemps après avoir refermé l’ouvrage.

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Paru en France en 2015

De Sébastien Juillard, je ne connaissais que quelques nouvelles. Avec Il faudrait pour grandir oublier la frontière, il nous livre une novella plutôt dense, et surtout une œuvre forte, habitée.

L’auteur nous emmène dans un futur proche, sur la bande de Gaza. Après une dernière offensive de Tsahal, une paix fragile est établie entre Palestine et Israël, qui reconnaissent leurs frontières mutuelles. Mais le conflit n’en est pas moins larvé, avec sa méfiance au coin des rues, ses attentats, ses escarmouches d’extrémistes.

Nous suivons plusieurs personnages, notamment Keren, femme lieutenant juive au service de l’ONU, Jawad, gazaouite spécialiste de la création de prothèses et de corps artificiels, ou encore Bassem, fedayin qui ne parvient pas à accepter la paix malgré ses doutes.
L’aspect science-fictif est d’autant plus fort qu’il est ténu : drones, cybernétique, clones, sauvegardes de la mémoire des morts dans des « alternités », au final aucune de ces technologies n’améliore l’homme, cristallisé dans ses haines et ses craintes. Tout au plus ce sont des outils l’aidant à reconduire les mêmes erreurs ou à panser des blessures qu'il n'a su éviter. Est évoquée également cette effrayante idée que la paix ne pourrait passer que par une modification forcée de la personnalité des décideurs, via des injections.

Sébastien Juillard alterne entre espoir et amertume dans ce récit où il pénètre l’esprit de ses personnages, nous expose les mécanismes des uns et des autres pour que le lecteur puisse réaliser ce à quoi les belligérants échouent : comprendre l’autre. L’écriture, riche en métaphores et belle tournures, est impressionnante de justesse. Ses évocations de personnage pensifs, de petits détails du quotidien de l'enclave, sa chaleur, ses cafés, ses soirées, offrent une vision terriblement humaine.

Il faudrait pour grandir oublier la frontière est un petit bijou littéraire qu’il serait regrettable de manquer. Engagée sans jamais être politique, la novella dresse un portrait doux amer d’un futur-proche-orient, peut-être plus près de nous qu’on ne l’imagine.

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