Paru en France en 1968

Cent ans de solitude est à la fois l’un des plus éminents ouvrages de la littérature sud-américaine, mais aussi l’un des plus fameux représentants de ce genre particulier qu’est le réalisme magique. Le principe consiste à introduire des éléments fantastiques qui paraissent naturels dans un contexte précis et identifiable.

L’ouvrage nous emporte dans un pays latino qui pourrait être la Colombie, retraçant l’histoire de la famille Buendia sur plusieurs générations, depuis ce qui semble être le XIXe siècle, et durant une centaine d’années. Tout la puissance du roman réside dans sa force d’évocation. Alors que Gabriel Garcia Marquez maintient une distance vis à vis de ses personnages, ne se permettant jamais de juger leurs actes les plus terribles ni leurs souffrances, le lecteur est absorbé dans le village de Macondo, brûle avec lui sous le soleil, observe grandir et vivre chaque enfant de la famille Buendia.

Cette capacité d’immersion, qui rend la lecture addictive, permet de prendre de plein fouet les grands thèmes abordés. Celui du temps qui passe et de la décadence, chaque personnage paraissant voué au malheur et à la solitude. Relations brisées, descendants qui finissent vieillards reclus ou fous, et partout cette lutte contre l’extérieur et la pression sociale. L’inceste du couple originel, qui se répète, face au péché qu’il représente. Le village isolé et farfelu de Macondo - tellement isolé que pendant longtemps ses habitants ignorent tout du reste du monde - devant la poussée des guerres, de la religion, des exploitants divers, de la modernité. La famille Buendia contre son destin, avec la répétition des prénoms Auréliano et Arcadio à chaque génération, et les comportements qui se reproduisent.

Les motifs fantastiques se glissent naturellement dans le récit et ni le narrateur ni les personnages ne songent à s’en émouvoir. Ainsi les nomades gitans qui amènent leurs inventions à Macondo ont des tapis volants, un curé se met à léviter quand il boit du chocolat chaud, une jeune fille trop belle finit par s’élever dans les cieux, les spectres de défunts surgissent à l’occasion, un amant est précédé par des papillons jaunes peu discrets, et tant d’autres situations amènent cette touche décalée à l’ensemble. Par contraste, le terrible destin de la famille Buendia déroule une émotion amère et sombre qui filtre tout au long du récit. Suicides, couples brisés par le meurtre, illusions perdues, ruine après la richesse... On ne sort pas de l’ouvrage indemne.

Malgré un siècle balayé et une demi-douzaine de générations racontées, chaque personnage déborde de vie et l’on ne peut s’arrêter de lire, pour affronter, nous aussi, ces destins, dans la poussière et les patios de Macondo. Un roman fort et un univers qui persiste bien au-delà de la lecture.

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Paru en France en 2010
Autres livres de Terry Pratchett : Jeux de nainsL'HiverrierMonnayé

Passé une quinzaine de premier tomes plutôt époustouflants, lire un volume du Disque-Monde, c’est un peu retrouver un vieil ami qui radote mais qu’on a toujours plaisir à entendre. Avec ce 33e opus, Terry Pratchett nous ramène au coeur de l’Université de l’Invisible d’Ankh-Morpork, établissement où l’on étudie moins la magie que les plateaux de fromages.

Mais les sommets de l’université passent au second plan, car nous voilà dans les sous-sols et les cuisines. Nous y suivons Daingue, gobelin qui fabrique les dégoulinures des bougies et qui semble bien trop futé pour son poste. Mais aussi le fils d’un footballeur, une jeune fille au parlé vulgaire qui devient modèle pour armures de naines ou encore une cuisinière de nuit qui materne tout ce petit monde. Et pendant ce temps, les mages constituent une équipe de foot...

Difficile de trouver la moindre originalité dans Allez les mages ! qui déborde comme d’habitude de bons sentiments, bien qu’en la matière ce ne soit pas le pire roman du Disque-Monde. Le suspense sur la nature de Daingue est laborieux, les situations comiques déjà lues, mais l’ensemble conserve un semblant de rythme et l’on a plaisir à retrouver des personnages typiques de l’univers, comme le patricien Vétérini ou l’archicancelier Ridculle. On parvient même à s’attacher aux nouveaux personnages, plutôt bien travaillés.
L’univers du football n’est finalement pas si présent dans le récit, et n’exploite pas tout son potentiel.

Allez les mages ! reste un ouvrage moyen, au-dessus du lot des plus médiocres volumes de la série. Les personnages sont aussi attachants que l’intrigue est oubliable. Et on commence à bien connaître la cité d’Ankh Morpork. Le lecteur qui suit le Disque-Monde l’a peut-être même un peu trop fréquentée. 

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Paru en France en 1997

Premier roman de l’auteur et éditeur Philippe Ward, revu et corrigé en 2013, Artahe nous plonge dans un fantastique assez unique en son genre, avec ses touches d’épouvante, de roman de terroir et de polar.

Il fait partie de ces livres toujours fascinants qui nous plonge dans une petite communauté isolée lourde de secrets. Philippe Ward nous envoie à Raynat, un hameau des Pyrénées coupé du monde dès qu’il se met à neiger. Vivant lui-même en Ariège, l’auteur a su donner un accent réaliste à ses descriptions et au fonctionnement de la municipalité.

Arnaud quitte le stress de la région parisienne pour revenir s’installer à Raynat, auprès de sa tante Berthe qui l’a élevé. Mais ce retour semble également signer celui d’un ours mystérieux qui massacre hommes et bêtes. Peu à peu, le lecteur réalise que le village cache un culte dédié au Dieu-ours Artahe, et durant tout l’ouvrage, on ne cesse de se demander qui fait partie ou non de cette étrange secte, et si les pouvoir de ce Dieu-ours sont réels ou imaginaires.

L’intrigue a beau se dérouler principalement en extérieur, Philippe Ward parvient à laisser un sentiment claustrophobique, comme si l’on était prisonnier nous aussi du village de Raynat et de ses petits complots qui oscillent toujours entre rancœurs de clocher et une réalité plus sombre, derrière la trame « terroir » de l’ouvrage. Les passages évoquant le culte de l’ours à différente époques ajoutent à la dimension fantastique d’Artahe, dont on tourne les pages pour avoir le fin mot de l’histoire, à la manière d’un bon polar. Mention au personnage de Berthe, qui évolue sans qu’on s’en aperçoive de la vieille dame pleine de sagesse à un personnage bien plus malsain. Et nul n’est tout blanc et tout noir, chacun a ses motivations, ses raisons qui semblent toutes justifiées, du berger qui protège ses animaux au défenseur des plantigrades qui veut créer un parc naturel.


Artahe est ce que j’appellerais un excellent thriller des Pyrénées. La montagne, le petit village de Raynat sont des personnages à part entière. Et même si Philippe Ward ne verse jamais dans l’horreur proprement dite, cette histoire de Dieu-ours, sanguinaire et s’accouplant avec des humaines, laisse quelques frissons.
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Paru en France en 1992
Autres livres de Iain M. Banks : L'homme des jeux

Dans le cycle de la Culture de Banks, L’homme des jeux était un fin divertissement. Avec L’usage des armes, on franchit une étape vers un roman bien plus profond, parfois bouleversant. Du coup la suspension d’incrédulité est plus facile, dans cet univers un peu trop anthropomorphe qui en devient presque un décor anecdotique.

Encore une fois, la Culture, cette civilisation interplanétaire apaisée et d’un niveau technologique incomparable, n’est vue qu’en creux puisque le récit évoque ses interactions indirectes avec des peuples moins avancés, déclenchant des guerres pour obtenir la paix, sacrifiant ici et là pour des objectifs politiques à long terme, influençant derrière le rideau.
Et pour arriver à ses fins, elle utilise notamment un mercenaire, Chéradénine Zakalwe. L’usage des armes est son histoire.

Le roman n’est pas chronologique. Ainsi les chapitres oscillent entre diverses missions du passé et du présent de Zakalwe, mais évoquent aussi la jeunesse de cet homme, mûri dans la guerre et adopté par la Culture, pour retourner à la guerre et y employer ses talents incomparables de stratège et de meneur d’armées.
Si l’on se régale déjà du dépaysement - l’ouvrage ne manque pas de sense of wonder - ou de l’intelligence déployée par le héros pour dénouer, s’en sortant parfois à moitié mort, des situations qui semblent inextricables, une autre force émerge de l’histoire.

Cet épuisement moral de Chéradénine, obéissant ou désobéissant à la Culture, massacrant sans percevoir les buts finaux, passant d’un camp à l’autre selon des plans obscurs, jouant le jeu des bons ou des mauvais sans distinction. Ce moment où il échappe aux missions, trouvant un semblant d’amour dans une cabane sur la plage, sur une planète où le concept d’habitation fixe est pourtant inconnu, mais finissant à nouveau par un départ poignant, comme si nulle stabilité ne serait jamais autorisée dans son existence. Et toujours cet usage des armes qui le ronge, ces décisions de tuer au service d’un hypothétique plus grand dessein, ou simplement pour exécuter les ordres, payer sa dette à la Culture. Enfin ces références à un trouble passé, une famille déchirée, une mystérieuse chaise, qui amènent d’ailleurs à un twist final inattendu.

L’usage des armes est un roman fort où la Culture apparaît terriblement manipulatrice, sacrifiant des vies sans état d’âme, mais toujours à travers l’emploi de Chéradénine Zakalwe, ne se salissant ainsi jamais les mains. Et cet unique personnage, obscur et déchiré, est un centre de gravité qui absorbe totalement le lecteur.

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Paru en France en 2005

Meddik, roman SF que l’on pourrait qualifier de profondément noir, nous place dans la tête d’un tortionnaire. Noir n’est peut-être pas le terme qui convient, d’ailleurs. L’ouvrage verse plutôt dans un sadisme nonchalant, qui n’en est que plus terrible.

Dans un futur indéterminé, où les hommes vivent sur Terre autant que sur Mars, nous suivons la vie de John Stolker, riche enfant de la caste dominante des Justes. D’une université flottante aux immeubles de son implacable père, il rejette déjà ce monde où drogues - à travers des cigarettes à l’héroïne - et sexe ne lui suffisent plus.

Thierry Di Rollo nous donnes accès aux pensées de son personnage, qui ne sont que mépris pour une Terre devenue folle. Au point que John Stolker glissera dans le monde d’en bas, celui des quartiers pauvres en guerre, dans un éternel conflit entre deux castes de croyants et les guerrilleros athées, tandis que des vautours mutants piochent les humains en fondant depuis les cieux. John se fait guerrillero, et massacre ennemis autant que collaborateurs et proches, donnant la mort et torturant par plaisir chaque fois que le lecteur croit que, cette fois, il épargnera.

Meddik est un enchaînement de situations sordides, hallucinées, à travers les yeux d’un tueur sans cesse sous l’emprise de la drogue, qui a la vision, à l’horizon, d’un éléphant géant, le fameux Meddik. Un mysticisme sombre teinte l’ouvrage, à travers ces hallucinations, et ce qui semble être un destin. D’autres thèmes, toujours traités sous l’angle du noir, viennent ajouter à l’ambiance oppressante. Ce père dont on se venge en devenant plus monstrueux encore, la paternité elle même, mise en échec, la foi contre le nihilisme, l’impunité.

L’écriture est prenante, parfaitement scandée. Chaque meurtre saisit aux tripes, car Thierry Di Rollo réussit à donner à toutes les victimes une épaisseur, une raison de vivre. Ce ne sont pas juste des morts, ce sont des personnes que tue John Stolker. Par moments, la cruauté gratuite de son personnage est à la limite de devenir celle de l’auteur, et c’est sans doute ce que l’on pourrait reprocher au roman.

Meddik est un ouvrage qui dérange, qui donne vie aux pensées les plus noires de celui qui n’a plus de frein à ses pulsions. Contre un futur impitoyable, Thierry Di Rollo oppose un personnage pire encore, que l’on ne peut s’empêcher de suivre, enchaîné à sa folie.

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Paru en France en 1992

L’homme des jeux est parfois conseillé comme premier tome du cycle de la Culture de Iain M. Banks, saga de space opéra où les volumes peuvent se lire de manière plus ou moins indépendante. C’est donc par celui-ci que j’entame l’univers.

La Culture est considérée à juste titre comme l’une des séries SF les plus représentative de l’utopie. Banks y décrit une civilisation parfaite où ni monnaie, ni travail ni crimes n’existent plus. Les humains vivent à travers planètes et gigantesques vaisseaux habitats, aidés par une technologie surpuissante et des intelligences artificielles sous formes de drones.
Une société de loisirs qui se veut bienveillante, non sans une certaine condescendance envers les autres espèces, vues comme inférieures et barbares, et qu’elle absorbe à l’occasion.

Dans l’homme des jeux, Banks nous invite à suivre Gurgeh, champion de jeux de plateau et lui-même créateur de jeux. Après avoir triché pour gagner, alors même que ce n’était pas nécessaire, il se trouve en échange de son secret poussé par la Section Contact de la Culture à participer à jeu contre un peuple extraterrestre, les Azadiens. Pour ces derniers le jeu d’Azad est si important qu’il détermine la place de chacun dans la société, jusqu’à la fonction même d’Empereur.

Le peuple auquel Gurgeh est confronté est l’inverse exact du monde de tolérance dont il est issu. Hiérarchie et protocoles, racisme institutionnel, sexisme, sadisme... les Azadiens cumulent les tares. Et c’est peut-être le défaut de l’ouvrage. Car si avant cette confrontation le récit évoluait tout en subtilité, il tombe dans la caricature de notre humanité contemporaine avec une exagération presque grand-guignolesque. Difficile de faire fonctionner la suspension d’incrédulité face à ces extraterrestres qui, en dehors du fait qu’ils soient divisés en trois sexes, ressemblent bien trop aux humains actuels et passés. On ne peut croire qu’une autre espèce ait-pu évoluer pour nous devenir à ce point ressemblants. Il s’agit davantage d’une critique doucement parodique et moralisante de notre société, qui détonne avec l’ambiance d’un space opéra qui aurait pu par ailleurs apparaître cohérent.

En dehors de ce point, l'homme des jeux est un page turner. Son tour de force réside dans le fait que l’auteur maintien l’intérêt pour une série d’affrontements autour d’un jeu dont le lecteur ne connaîtra jamais la moindre règle, si ce n’est qu’il y a des cases, des cartes et des pions. Et pourtant, chaque manche est chargée d’une tension si bien décrite que l’on ne peut s’empêcher de poursuivre la lecture pour voir de quelle manière Gurgeh remportera la partie, quelles seront les réactions de ses adversaires, ou ce que prépare l’empereur Nicosar... La fin est presque abrupte tant on a été immergé dans l’histoire.

L’homme des jeux est un roman addictif au suspense haletant, qu’il est difficile de lâcher une fois entamé. Il souffre pourtant de défauts, comme ce peuple extraterrestre amené comme une satire de l’humanité, de manière trop démonstrative. Reste que l’ouvrage préfigure pour le cycle de la Culture un univers d’un potentiel et d’une richesse peu communs.

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Paru en France en 2010

Au nord du monde est un roman intimiste décrivant la survie dans un futur ravagé, dont la dimension post-apocalyptique est à la fois omniprésente et jamais vraiment révélée.

Marcel Theroux nous plonge dans le quotidien de Makepeace, dernière habitante d’Evangeline, une ville de Sibérie dans un futur proche où le réchauffement climatique a permis de rendre le grand nord à peine plus supportable. Mais la Sibérie est surtout devenue le refuge de ceux qui cherchent à échapper au reste de la civilisation.

J'ai amassé un éclat d'aile noircie parmi les débris pour m'en faire un souvenir, et je l'ai transformé en une croix minuscule que j'ai portée attachée à un lien autour du cou.

Si ce qui a conduit à la décadence du monde n’est jamais détaillé, quelques indices évoquent à la fois une catastrophe nucléaire, des guerres et une série de crises économiques et climatiques. Les parents de Makepeace étaient des colons venus avant cette fin annoncée, pour retrouver un mode de vie plus authentique, qu’ils croyaient plus sain.

Et tout au long du roman perle l’idée de l’opposition entre ces bourgeois désireux d’abandonner la ville et son luxe, la tête pleine de valeurs et de beaux principes, face aux autochtones, les Toungouses et les Russes, qui eux rêvent d’un inaccessible confort et ne comprennent pas ces étrangers qui s’en débarrassent.
L’humain retourné à sa nature sauvage, impitoyable, est au final mieux armé pour survivre que l’idéaliste.

Ils ont construit une potence ce soir-là et à l'aube on nous a fait sortir au pas.

Makepeace, dernière survivante de sa famille, marquée au visage par une agression remontant à son adolescence - et depuis, souvent prise pour un homme - est ainsi confrontée à un monde sauvage où les survivants vivent de la traite d’être humains, se replient en cultes désespérés, échangent le produit de la chasse, se méfient les uns des autres.

Depuis le toit, leur feu se réduisait à une minuscule lueur jaune dans les ténèbres. La ville était tellement silencieuse qu'un grognement ou un rire indistinct traversait parfois le fleuve jusqu'à moi.

Avec une écriture envoûtante, Marcel Theroux dresse le portrait d’une femme qui n’est brisée qu’en apparence, car en elle se cache l’espoir, matérialisé dans cet avion qui s’écrase près de sa ville. L’espoir de retrouver quelque part la vie qu’elle a manqué. Mais ce serait compter sans la nature humaine, sans ces camps d’exploitation où elle finit par se retrouver, sans les zones irradiées où l’on envoie de pauvres hères chercher du matériel. Sans sa propre nature, puisqu’elle même passe du côté des gardiens, pour survivre, ou bien pour mieux vivre.
Il s'avère difficile de cesser de tourner les pages de ce roman habité, dont la voix résonne encore longtemps dans la tête après l’avoir refermé. Le style emporte le lecteur, avide de ces paysages gelés, de cette lutte permanente pour dénicher à manger, à parler, à aimer. Chacune des pensées de Makepeace sonne juste, et c’est tout ce qui fait la force du roman.

Au nord du monde est un grand livre. Pesant, terrible indéniablement, mais chargé d’un souffle quasi mystique avec cette héroïne si pragmatique et pleine de rêve à la fois. Un roman qui évoque trop bien à quoi ressemblerait notre monde après une catastrophe nucléaire. A lire absolument.

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Paru en France en 2015

Accelerando est un pavé d’une richesse conceptuelle impressionnante, fourmillant d’idées. Le récit, qui démarre dans un futur proche et s’étend sur trois générations, évoque l’accélération exponentielle de la technologie pour aboutir à une post-humanité qui perd de plus en plus ses liens avec ses origines.

Nous démarrons avec Manfred, l’homme qui a une nouvelle idée toutes les secondes et rachète des brevets pour les offrir libres de droits, et mettre fin à une économie de la pénurie. Déjà, les concepts économiques ne s’interrompent que pour laisser place à des explications technologiques : des éléments de la personnalité des gens sont externalisés dans des lunettes connectées, si bien que toute déconnexion supprime des parts de soi. Le chat-robot Aineko qui accompagne Manfred, ne cesse de voir son intelligence grandir. Mais rien de tout cela n’aide Manfred dans ses imbroglios de divorce avec Pamela.

« Alors que le Dé-Maintenance flotte en orbite autour d’un routeur extraterrestre, alors qu’Amber et son équipage sont piégés de l’autre côté du trou de ver qui connecte ce routeur à un réseau d’intelligences extraterrestres d’une envergure qui dépasse l’entendement - alors que tous ces événements se déroulent, cette bougre d’idiote d’espèce humaine a finalement réussi à se rendre obsolète. »

Une génération saute et nous découvrons Amber, fille de Manfred et Pamela, devenue aussi geek que son père. L’humanité a fait un bond technologique. Reine d’un habitat spatial en orbite autour de Saturne, Amber envoie une copie d’elle-même - les humains peuvent désormais se dématérialiser totalement - dans un vaisseau de la taille d’une boîte de conserve, pour franchir un portail extra-terrestre.
Extraterrestres parmi lesquels on trouve des systèmes financiers autonomnes qui se font passer pour des êtres vivants afin d’escroquer les civilisations qui les découvrent. Obligations toxiques ou arnaques nigériannes sont devenues autant d’intelligences indépendantes. Cette seule idée met une claque.

L’ouvrage se termine avec la génération suivante. Sirhan, fils de l’Amber originale, vit dans un monde à peine reconnaissable. Les planètes sont démantelées pour en faire du computronium : des processeurs capable de faire tourner assez de systèmes virtuels pour héberger des civilisations numérisées entières. Les derniers êtres physiques comme Sirhan doivent faire face à des post-humains si avancés et une économie 2.0 tellement incompréhensible que leur existence même est en péril. Mais Manfred et Aineko, ou du moins des versions d’eux-mêmes, n’ont peut-être pas dit leur dernier mot.

« Vous êtes invité à vous déclarer comme citoyen dans les meilleurs délais. S’il est possible de confirmer le décès de l’individu dont vous êtes une re-simulation, il vous est loisible d’adopter son nom »

On comprend pourquoi Charles Stross a mis cinq ans à rédiger ce livre, et l’importance du glossaire en fin d’ouvrage. Chaque page semble apporter sa nouvelle révélation, son nouveau développement inattendu sur les possibilités d’une humanité de plus en plus virtuelle, sur les échanges de corps, les piratages de l’esprit. Il y en a tant que l’on sent presque un certain second degré dans cette profusion, Charles Stross exagérant le transhumanisme un peu comme Neal Stephenson surjouait en son temps le cyberpunk, dans Le Samouraï Virtuel.
On peut d’ailleurs reprocher à cette masse de concepts qu’elle laisse peu de place à la description. Le sense of wonder repose exclusivement sur des idées, et l’on aurait voulu se figurer davantage les vaisseaux, les habitats futuristes, les paysages interstellaires.

Néanmoins, on termine Accelerando comme on descendrait d’une attraction vertigineuse, encore un peu vacillant de ces idées peignant un avenir plus radical que tout ce que l’on pourrait imaginer, et pourtant dont on peut déjà sentir les prémices aujourd’hui. Bible du transhumanisme, Accelerando est un incontournable du passionné de science-fiction.



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Paru en France en 2016
Chronique du premier opus : Latium.

Avec ce second volume, Romain Lucazeau conclut un immense space opéra dont on garde encore des images fortes longtemps après l’avoir refermé. Si le premier tome posait des questions sur la nature de l’hécatombe qui a décimé les humains, sur les complots ourdis dans l’Urbs, cette ville spatiale qui rassemble les intelligences artificielles, le second volet enchaîne les révélations à un rythme hallucinant, jusqu’à un twist final époustouflant. A plusieurs reprises je me suis demandé quel était le secret pour maintenir en haleine sur autant de pages.

Le Carcan, programme contraignant qui soumet les intelligence aux créatures biologiques, dont l’Homme absent - ou l’idée de l’Homme, devenu plus concept que souvenir - semble se relâcher, ou du moins faire l’objet d’interprétations, et les princes et princesses automates gagnent en liberté. Faut-il traquer un possible dernier homme ? Faut-il courir à sa propre gloire, anéantir les barbares, ou encore conquérir les étoiles en se transformant ?
Et pourtant, ce vent d’autonomie n’est peut-être qu’illusoire, tant chaque action semble incluse dans un plan plus vaste déterminé par un marionnettiste de l’ombre, comme une mise en abyme de l’auteur et de ses personnages. Et si tout avait été prévu, jusqu’à la disparition de l’Homme ?

Avec une plume toujours parfaitement scandée rappelant le déroulement d’une pièce de théâtre, Romain Lucazeau nous envoie sur Mars et sur Europe, nous projette dans des batailles spatiales démesurées à grand renfort de sauts quantiques et surtout nous attache à ses personnages. Plautine, intelligence artificielle née de chair et capable de rêver. Les hommes-chiens, avec leurs armures et leurs lances mais leur capacité à mener un engin spatial à la guerre. Parmi eux le guerrier Euribyadès et sa compagne Photis, qui s’inquiètent du renouvellement de leur race et voient évoluer leurs liens avec leur démiurge automate Othon, éphèbe en quête de sa propre gloire. Le pouvoir et l’autorité, qui glissent subtilement de l’un à l’autre.
Robots devenus fous, obsédés par la chair, trahisons par loyauté, conscience d’être dans le mauvais camp, l’univers de Latium se délite tout en plongeant, comme dans un entonnoir, vers une conclusion dont on ignore la nature mais que l’on devine inéluctable.

Le thème maître de Latium est celui de la prédétermination, de l’amertume de se voir condamné à ce qui était écrit pour nous depuis, peut-être, des millénaires. C’est aussi un space-opéra où souffle le renouveau, et une preuve incontestable que l’ont peut rendre deux pavés passionnants sans le moindre personnage humain. L’ouvrage souffre néanmoins d’un gros défaut : le lecteur ne peut que réclamer une suite.



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Latium est le premier roman de Romain Lucazeau, que j’ai eu la chance de béta-lire bien avant le grand public. Jusque là je ne connaissais de cet auteur que quelques nouvelles fort agréables mais qui ne m’avaient pas préparé à cela.

J’aurais pu dire que Latium était le space-opéra que j’attendais après, par exemple, l’incroyable Hypérion de Dan Simmons, mais les deux ouvrages n’ont rien en commun hormis leur qualité d’écriture. Là où beaucoup d’auteurs de sagas spatiales vont décliner des sous-intrigues sur de longues périodes et de nombreuses factions, Romain Lucazeau va prendre le mot « opéra » presque au pied de la lettre avec une unité de temps époustouflante - on lit quasiment du temps réel - des personnages principaux et des lieux limités. Il le dit lui-même, il applique les règles du théâtre.

La méthode pourrait apparaître contraignante. Et pourtant, les concepts et les échelles avancés offrent tout le sense of wonder dont on pourrait rêver.
Le récit prend place des milliers d’années après la disparition de l’homme. Des intelligences artificielles dont les corps sont des vaisseaux vastes comme des petits pays - et contiennent des automates qui constituent des parties de leur personnalité - continuent de vivre en vénérant l’Homme. Non par choix, mais parce qu’ils sont programmés ainsi. Des lois d’Asimov dont elles aimeraient bien se libérer, histoire d’avoir le droit d’anéantir les forces biologiques envahissantes, les fameux barbares.
C’est peut-être la raison pour laquelle le proconsul Othon a terraformé une planète pour y développer patiemment une race d’hommes-chiens, non assujettis au Carcan, le programme qui limite les automates. On s’attachera particulièrement à ces hommes-chiens et à leur existence anachronique, leurs armures grecques et leurs trirèmes. Mais c’est aussi l’histoire de Plautine, cette intelligence qui s’est elle aussi isolée des autres automates et a créé en son sein une version biologique d’elle-même, si proche de l’Homme.

Le tout est servi par une écriture d’une justesse étonnante, à la fois riche et donnant à voir. La culture hellénique est omniprésente, utilisée à la fois dans les noms de lieux et de personnages, mais aussi à travers les modes de vie et les philosophies avancées. Mais le tour de force, c’est qu’il n’y a pas le moindre humain dans l’histoire, alors que l’Homme est au centre de tout : quand on découvre peu à peu comment la race a péri, ou par la manière dont chaque personnages se trouve lié à l’humain par un biais ou un autre. L’Homme est tour à tour obsession, souvenir, obstacle, démiurge...
L’action bien dosée et les intrigues passionnantes rendent ce pavé conséquent étonnamment facile à lire.

Latium est un space opéra français qui pourrait bien en remontrer à la grosse production anglo-saxonne. Du sense of wonder, l’aspect « opéra » aussi fort que le « space », un style riche comme on en lit peu et des personnages aussi passionnants qu’intrigants.

Reste maintenant à maintenir l’intérêt dans le second tome, qui, s’il est aussi réussi que le premier risque bien de faire de l’ensemble un chef d’œuvre.

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Paru en France en 2016

La longue utopie est le quatrième volume du cycle de La longue Terre, après La longue Terre, La longue guerre et La longue Mars. J’avais été assez enchanté par le premier volume, puis déçu par les deux suivants. Celui-ci, malheureusement, est peut-être le pire d’entre tous.

Durant la première moitié de l'ouvrage, soit pendant plus de 200 pages, Pratchett et Baxter ne proposent tout simplement aucune intrigue, rien qui puisse donner l’envie de tourner les pages. Nous sautons du quotidien d’un personnage à l’autre dans le contexte de la longue Terre, à savoir une infinité de Terre parallèles que les hommes peuvent coloniser en se téléportant de l’une à l’autre.
Et les principes de ces mondes successifs sont rappelés comme si l’ouvrage était destiné à des lecteurs ne connaissant pas les précédents opus.

Il y a bien quelques passages intéressants avec ces flashbacks dans l’Angleterre victorienne où l’on retrouve les ancêtres du personnage Josué Valienté, déjà capables de passer d’une Terre à l’autre et formant une sorte de ligue de passeurs. L’idée est plutôt réussie, agréable à suivre, mais elle arrive comme un cheveu sur la soupe et repart sans avoir apporté le moindre éclairage au reste de l’ouvrage, pour finalement ressembler à un joli remplissage.

La fin de l’ouvrage tourne autour d’un des mondes de la chaîne, menacé par une espèce extraterrestre. A travers des dialogues plats, interminables, sonnant parfois carrément faux, nous retrouvons l’androïde Lobsang, Sally Linsay, Josué Valienté et sœur Agnès dans leur découverte franchement passive des événements. L’humour et la finesse du premier tome sont définitivement perdus, le style est simple, factuel, et les dialogues impliquant les « Suivants », censé être des humains au cerveau sur-développé, sont si pauvres qu’on ne peut croire une seconde à l’intelligence de ces personnages.

La longue utopie ressemble plus à un espace de transition vers la conclusion de la saga qu’à un véritable roman. Le scénario plus adapté à une nouvelle s’étire, entre les rappels des concepts déjà vus et des personnages de moins en moins attachants. Vu la baisse de qualité depuis La longue Terre, il semble difficile de croire que le dernier tome à paraître, Le long Cosmos, puisse relever le niveau.

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Paru en France en 2014

Morwenna est un livre... pour lecteurs. Voilà qui semble un pléonasme, formulé ainsi, mais cet ouvrage qui évoque le quotidien d’une jeune fille se réfugiant dans les livres parlera à plusieurs générations de solitaires dévoreurs de pages.

Jo Walton présente son ouvrage sous la forme du journal de Morwenna, qui a fuit sa mère et le pays de Galles après la mort de sa jumelle, et se retrouve chez un père qu’elle ne connaît pas et dans un pensionnat anglais.

Trois axes sont présentés en parallèle. D’abord cette succession de tranches de vie de l’adolescente, sa relation aux autres, son regard toujours un peu extérieur sur le monde, comme si elle n’en faisait pas partie. La découverte du pensionnat, sa blessure à la jambe, la nourriture, le train, les premières expériences amoureuses, la famille paternelle... Tout sonne juste. Certains passages sont vibrants d’émotion et rappellent l’écriture de Kazuo Ishiguro quand il dépeint le pensionnat dans Auprès de moi toujours, même si la finesse d’Ishiguro reste difficilement égalable.
Finalement, c’est sans doute cette partie journal de bord d’une ado en 1979 et 1980 qui est la plus fascinante, la plus vraie, qui se suffirait presque à elle-même.

« Même maintenant, je peux toujours me retirer dans la Terre du Milieu et être heureuse »

Le second axe consiste en cette fameuse liste de lecture qui a, sans doute, contribué au succès du bouquin. Morwenna mentionne chaque ouvrage qu’elle lit ou partage avec son club de lecture, et en commente une partie. Il s’agit pour l’essentiel de science-fiction et de fantasy. Tolkien, Zelazny, Delany, Heinlein, Le Guin... (une liste en français a été dressée ici). De quoi titiller la nostalgie et l’empathie d’un bon nombre de lecteurs. Sans compter que les univers littéraires vont donner à l’héroïne sa propre lecture du monde, entre réalité et magie.

« Je me demande si les fées se souviennent du jurassique, si elles marchaient parmi les dinosaures et ce qu’elles étaient alors »

Et c’est probablement ce dernier axe, la magie, qui m’a déçu dans Morwenna. La jeune fille voit des fées dans les ruines, et pratique une forme de magie depuis toute petite, bien avant l’accident de sa sœur. Au fil du journal, avec un suspense un peu artificiel, elle laisse entendre que sa mère est une femme folle mais aussi une entité terrifiante pratiquant la magie avec de mauvaises intentions. Si pendant longtemps on peut croire que Morwenna invente tout, la fin de l’ouvrage laisse supposer le contraire ; les fées et la magie seraient réelles. Sauf que cette intrigue crée une forte attente chez le lecteur, qui ne sera jamais complètement assouvie, tant la rencontre avec la mère est expédiée et caricaturale à l’issue du livre.

Morwenna est un roman addictif, touchant sans jamais verser dans le pathos. On reste fasciné par cette adolescente qui plonge autant dans les livres que vers l’âge adulte, et par ce portrait de l’Angleterre des années 1980. Seul l’aspect fantastique de l’ouvrage, volontairement brumeux et ouvert aux interprétations, crée une frustration. Qui n’empêche en rien de tourner à toute vitesse les pages d'un excellent roman.

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